Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...

  • Design&Co
  • Articles
Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...

Depuis presque trente ans, Edith Taïoni a acquis une réputation internationale d’artiste d’une grande virtuosité. A la fois peintre, designer et sculpteur, elle excelle en associant une indiscutable habilité technique en tant que plasticienne avec une connaissance académique de l’histoire de l’art. Ainsi, elle sait non seulement comment et quoi peindre, mais aussi pourquoi elle le peint. C’est un peu comme si elle s’imprégnait simultanément de tous les mouvements artistiques, en en faisant resurgir les différentes expériences émotionnelles. Elle ingère, digère et restitue à sa manière tous ces trésors esthétiques du passé.

Taïoni a déjà exposé dans plusieurs pays, dont l’Angleterre, la France ou le Maroc. Dans cette dernière exposition, ses travaux récents confirment indéniablement ce que beaucoup de critiques d’art reconnaissent en elle : une créatrice douée au service de l’art.

Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...
Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...Edith Taïoni - Réinterprétation de génie...

Réinterprétation de génie.

Travaux récents d’Edith Taïoni

L’art se nourrit toujours du passé, même quand il apparait complètement nouveau ou inédit, parce qu’il est avant tout la réalisation esthétique et plastique de nos immuables expériences et émotions humaines. Dans ce sens, rien ne serait jamais nouveau dans la création artistique, excepté le mode de réalisation. Quant Matisse expérimenta ses papiers découpés sur toile, il réutilisait en fait, quoique dans un nouveau médium, des morphologies simples, géométriques ou animales dont s’étaient déjà servies les premiers artistes de la préhistoire. Nos ancêtres ont orné les murs des grottes de représentations simplistes ou stylisées du monde animal et végétal environnant, usant parfois de leurs empreintes de main, créant ainsi un monde de formes assez similaires aux motifs de Matisse. De même à l’âge de pierre, quand la sculpture est apparue comme nouveau mode d’expression, elle a répondu aux mêmes règles de simplification des formes accentuant souvent l’aspect érotique et fertile des figures en ivoire poli ou en pierre .

Vingt -cinq mille ans séparent ces Vénus paléolithiques des sculptures en bronze de l’artiste anglais Henri Moore, néanmoins le dénominateur commun est évident, malgré les différences d’échelles bien distinctes. Les arts plastiques explorent et réinventent le passé culturel de l’humanité en même temps qu’ils soulignent le présent et annoncent le futur. Tout travail artistique semble soumis à l’effet domino, rendant ainsi interdépendants les modes d’expression et favorisant une dynamique intellectuelle entre les artistes contemporains et leurs héritiers. C’est toute la magie créatrice d’une constante réinterprétation.

Edith Taïoni peint tant intellectuellement qu’instinctivement à partir des interconnections de l’histoire de l’art et ce, particulièrement dans ses travaux récents. Elle domine avec aisance les différents médiums nécessaires à la réalisation de chacune de ses œuvres, d’une peinture à l’huile d’inspiration Art Déco à des tapis de laine aux tonalités vives version Pop Art, en passant par des chemises imprimées en soie ultra colorée tendance années 50 pour aboutir à des sculptures de fer en arabesque. C’est l’exposition d’une virtuose qui est si certaine de son talent et de ses capacités esthétiques, qu’elle se permet de déambuler dans des registres inattendus en insufflant sa propre vitalité aux schémas anciens et en réinterprétant les images profondément ancrées dans la psyché de l’humanité.

L’œuvre intitulée ‘Carte du Maroc’ est certainement un des meilleurs exemples illustrant ce processus de création. Nous sommes d’abord happés par les vibrantes tonalités de bleus, en dualité avec des jaunes blanchis ou verdis qui rappellent les décors de céramiques anciennes. Ce n’est qu’ensuite que nous percevons la thématique de l’œuvre, cette carte géographique du Royaume du Maroc au centre de la toile, dont on saisit les contours au-delà des obliques noires qui brouillent notre vision et nous renvoient aux marges du tableau. Cet encadrement ornemental semble faire écho aux motifs décoratifs des jardins Arabo-andalous, voire dans un passé plus lointain, aux parcs agrémentés de pavillons en tuiles azurées de l’Empire Sassanide. On hésite entre la contemplation de miniatures persanes et celle d’un jardin luxuriant. Une page apparait alors au milieu des feuilles et des treilles. De quoi s’agit-il ? D’un simple index géographique- nommé communément légende- ou bien d’une page racontant le mythe de l’expulsion de l’homme du jardin d’Eden, ses portes closes à jamais, gardées par un ange brandissant une épée de feu ?

Les peintures d’Edith Taïoni peuvent avoir différentes significations, et se lisent sous différents niveaux d’interprétation parfois proches des surréalistes. Son triptyque ‘Klimt d’œil’ illustre fort bien cet aspect. Cette impressionnante huile sur toile ne se contente pas d’être un hommage à Klimt, reconnaissable au premier coup d’œil par l’une de ses célèbres toiles reproduite au second plan du panneau central ; elle fait également référence à un autre artiste non moins célèbre, Giorgio De Chirico auquel elle emprunte son univers architectural et son atmosphère mystérieuse. Une perspective linéaire omni présente, des fenêtres sans vue, un espace inhabité sauf par une ombre humaine dans l’encadrement d’une porte, tout le décor de De Chirico est là devant nous. Mais nous sommes déjà repartis ailleurs, par cette pureté de lignes, nous voilà maintenant dans la rigueur esthétique du design du Bauhaus. A travers l’histoire de l’art, le triptyque est généralement un format utilisé pour décorer les lieux de culte, voire les frontons des autels. De ce fait, ce tableau prend indéniablement une dimension spirituelle. Le portait d’Adèle Bloch Bauer de Klimt, représenté dans le panneau central apparait soudainement telle une icône, sous les traits d’une Madone Viennoise dissidente, personnage hiératique d’un ornement d’autel. Au premier plan se dresse une chaise vide, en guise de prie -dieu peut-être ? Doit-on se recueillir ou doit-on fuir, les portes étant ouvertes ? Et si nous choisissons de fuir, n’est-ce pas l’ombre de la mort qui nous attend derrière, à peine visible et pourtant si menaçante ?

La dimension dramatique de ‘Klimt d’œil’ se retrouve à nouveau dans un autre triptyque intitulé ’Les Ménines et la chaise’. Il s’agit ici d’un hommage à Vélasquez (1599-1660), le grand peintre de la cour d’Espagne, dont le portrait célèbre de la famille du roi Philippe VI, descendant des Habsbourg, est en partie reproduit dans le panneau central. Les tonalités de bruns sombres et la linéarité de la composition donnent au tableau une atmosphère d’une extrême menace. Mais qu’observons-nous ? Pourquoi une chaise vide est placée juste en dessous d’une lampe électrique ? Est-ce une place à prendre ou un instrument de torture ? Serions-nous dans l’antichambre de l’inquisition espagnole ? Velasquez est mort depuis longtemps et pourtant son ombre apparait en contre -jour par la porte du panneau central. Par une autre porte, plus à droite, une autre silhouette indéfinissable attend…Mais quoi ? A-t-elle juste l’intention d’entrer dans la scène du tableau par curiosité, ou guette-t-elle avec l’intention de nous nuire ? L’artiste nous donne à voir un magnifique et terrifiant décor de scène. Nous sommes non seulement spectateurs, mais aussi personnages du drame, et il nous incombe d’écrire la suite, de l’imaginer afin de répéter notre rôle et de compléter l’histoire de cette pièce d’Art.

Si les ‘Ménines et la chaise’ est une œuvre qui nous entraine dans un monde menaçant et sombre, ‘Heart’ et ‘The Parrot’ sont des peintures qui nous renvoient à l’innocence et à la féérie de l’enfance. Ici, la palette de couleurs primaires fait référence au Pop Art et les motifs aisément reconnaissables sont simplifiés à la manière des papiers découpés de Matisse. La dimension graphique de ces deux œuvres dont l’impact visuel est immédiat a inspiré à l’artiste une série limitée de tapis et de chemises. Ces dernières, une fois portées, acquièrent à la fois une énergie cinétique et une dimension surréaliste, rappelant les Happenings des ‘Dada’, faisant de celui qui les porte une véritable installation vivante !

Cette inspiration maitrisée des surréalistes se retrouve à nouveau dans les sculptures d’Edith Taïoni. Par une accumulation de simples théières marocaines, l’artiste donne à voir une cascade dégringolant de haut en bas, tout en défiant les lois les plus élémentaires de la gravité. Le thé semble se déverser en torrent irrégulier, dans un désordre où seul l’équilibre acrobatique des théières nous renvoie au –Nouveau- réalisme de l’œuvre. Dans un autre univers, des instruments de musique et des animaux familiers deviennent des statues de métal, élégamment ajourées, agrémentées d’arabesques irrégulières qui ne demandent qu’à être examinées de plus près, voire caressées. Ces sculptures sont à la fois vivantes et étrangement irréelles, leur existence propre dépendant de leur environnement ; les harpes et contrebasses ne jouent plus, les chameaux ou les ânes restent immobiles, et pourtant ces instruments et ces animaux existent immuablement par la force du matériau qui les compose.

C’est une exposition où l’artiste apparait non seulement comme une plasticienne accomplie, mais aussi comme une historienne de l’art avérée. Edith Taïoni raconte, interprète, préserve tout en la manipulant, l’histoire de l’art. Ayant assimilé les différentes techniques des grands Maitres de la peinture, elle les utilise et se les réapproprie à sa manière.

Le tableau ‘Hommage à Vermeer’ est en ce sens une réussite car il ne se contente pas d’être un simple pastiche ! Nulle intention, dans cette œuvre, de reproduire la quintessence de l’œuvre de Vermeer ! L’artiste s’approprie simplement et avec beaucoup de légèreté, les tableaux les plus célèbres du grand Maitre flamand. Elle les utilise pour servir sa composition, en empruntant à chacun ce que bon lui semble, toute concentrée à l’équilibre et la magnificence de son propre triptyque. Vermeer est reconnaissable partout, sur les murs en guise de décor, mais aussi dans l’essence même du thème du triptyque. Tout n’est qu’emprunt : des damiers en perspective au sol aux rayons de lumière traversant la fenêtre, des tonalités d’ocre jaune aux bleus désaturés, même l’atmosphère générale est puisée chez Vermeer. C’est un hommage à la fois culturel, intellectuel et iconographique.

Texte de Andrew Cladermond et de Dr. Terence MacCarthy traduit de l’anglais par Edith Taïoni.

Agence e.Riads Marrakech 2015 -  Hébergé par Overblog